JACQUELINE GAREAU: LA BELLE AVENTURE VERS L'ÉQUILIBRE

JACQUELINE GAREAU: LA BELLE AVENTURE VERS L'ÉQUILIBRE

Par Laurent Godbout

Elle détient toujours le record du Québec de 2h 29m 28s au marathon et demeure encore une des plus grandes athlètes de l'histoire du Québec. La gagnante du marathon de Boston en 1980 a été la locomotive de toute une génération de marathoniennes québécoises des années '80 et '90. Elle inspire toujours, plus de 30 ans après ses exploits, des coureurs anonymes et des sportifs de toutes les générations. L'émergence de Jacqueline Gareau parmi l'élite mondiale de l'époque demeure encore aujourd'hui une énigme et n'était certainement pas un phénomène ordinaire. En cette fin d'année 2017, nous avons eu la chance de converser avec Jacqueline. Au-delà de la grande athlète qu'elle a été, nous aimerions vous faire connaître une personne transparente et éminemment sympathique.

 

Jacqueline, les jeunes de la génération actuelle ont-ils encore besoin de se faire rappeler qu'il y a certains athlètes avant eux qui ont accompli de belles choses?

Je pense bien que oui. Avant de monter quelqu'un sur un piédestal, ou de sentir qu'on peut aller loin, il faut d'abord apprendre à ne pas se contenter du moyen, de l'ordinaire. Il faut viser (haut), il faut rêver. Il faut risquer. Ce sont de beaux défis.

À l'approche du temps des Fêtes, on parle souvent de l'espoir.

Oui, oui, l'espoir. Mais aussi de ne pas penser seulement comme «je veux performer». Il faudrait plutôt dire «je veux faire quelque chose qui me fait plaisir». Je reviens toujours sur l'équilibre. C'est ce qu'on perd parfois. J'entends souvent des gens me dire «j'ai tellement hâte de courir» mais je leur demande «fais-tu ce qu'il faut pour y arriver»? C'est bien beau aller mettre un pied devant l'autre, mais il y a plus que cela dans la vie. Il y a un maintien, un équilibre. Est-ce que l'équilibre s'est rompu? Dans mon cas, ça s'est rompu des fois, je le sais. C'est le manque de vigilance, ça fait partie d'un package. Je suis tellement heureuse d'avoir pris le chemin comme ça. Ça m'a permis d'être à l'écoute parce que je sais je ne l'ai pas toujours été. C'est ça mon message.

Jacqueline, on aimerait te ramener assez loin dans le temps. Ton histoire d'athlète n'est pas ordinaire et je trouve qu'on ne devrait pas l'oublier. En 1979, à 26 ans, tu remportais le marathon d'Ottawa en 2h47.58. Ça faisait combien de temps que tu courais à ce moment-là?

Ben moi, j'ai commencé à courir en 1974, je crois. Je ne savais même pas que ça existait des compétitions. J'avais 21 ans, je voulais arrêter de fumer. J'avais un chum qui fumait aussi et qui avait déjà couru dans les années '60. On demeurait pas loin du parc Lafontaine. Mon chum m'a incité à arrêter de fumer et m'a suggéré d'aller jogger avec lui. Pour moi, aller courir autour du parc Lafontaine, c'était nouveau tout ça. Les premières fois, on faisait un tour de 20 minutes. Je revenais chez moi en me disant oh boy, j'étais fatigué. La première fois, je me souviens, j'ai dormi tout l'après-midi après! Mais j'avais eu un petit kick, un moment de bonheur, de paix intérieure je pense. J'ai répété ça sans m'en rendre compte, plus que mon chum d'ailleurs. Je continuais à courir parce que j'aimais ça. Je travaillais à l'hôpital de l'Hotel-Dieu. Je courais jusqu'à la croix du Mont-Royal et j'avais cet autre petit instant de bonheur quand j'arrivais en haut. Je ne comprenais pas trop mais j'aimais ça.

Finalement, même si tu étais une fille de la campagne (L'Annonciation), c'est dans le milieu urbain de Montréal que tu as fait tes premiers pas...

Et c'est comme ça que j'ai découvert Montréal. Je me disais, «coudon c'est pas si pire que ça Montréal. C'est beau!». Avant les Jeux olympiques de Montréal en 1976, je suis allé courir près du Parc olympique avec mon chum. À un moment donné, on a rencontré une belle femme qui courait très bien. C'était Grete Waitz! À ce moment-là, il n'y avait pas encore de marathon (féminin) aux Jeux olympiques. Moi, je ne pensais même pas encore à ça. J'étais encore dans le jogging récréatif, pour bouger et en récolter les bienfaits. Il y avait un gars avec qui je courais des runs de trois heures et quand je finissais je me sentais bien. J'ai vraiment commencé comme ça et je finis comme ça en ce moment.

Au Mont Washington, une de courses préférées de Jacqueline

Revenons sur ton cheminement. À quel moment décides-tu de courir ta première course? 

Je courais mes trois heures avec ce gars-là et un jour il me dit, «coudon ça te tenterait pas de faire un marathon»? Moi, je le regardais avec de grands yeux naïfs en me disant, c'est quoi ça un marathon? Je me suis ben oui, 42,2km, je pourrais faire ça. On est allé à l'Île d'Orléans, il faisait très chaud et on m'avait dit de ne pas y aller trop vite. J'ai fait 3 h 44 min. Le lendemain, je travaillais. Je n'avais aucune courbature. C'était comme une journée normale où j'avais fait ma long run. J'étais arrivée deuxième et j'avais gagné une couverture tissée à la main. C'était un beau cadeau que je garde encore aujourd'hui. Dans la même période, j'ai commencé ensuite à m'entraîner avec Mehdi Jahouar (NDLR - un coureur d'élite québécois des années '70, premier gagnant du marathon d'Ottawa en 1975). Mehdi me regardait aller faire du ski de fond. Il faut dire que j'étais un peu boulimique. J'étais un peu «extrême». J'allais dans le nord faire les pistes de ski Jack Rabbit toute seule dans le bois. Quand je revenais, j'allais le rejoindre à la piste Robillard, je faisais des 200 mètres et je retournais chez moi dans le Plateau Mont-Royal en courant. Je ne sais pas comment j'ai fait! Pour moi, c'était endurance, endurance, endurance.

On s'imagine que Jacqueline Gareau, c'est une coureuse qui est sortie des sentiers et du nord mais dans le fond c'est une fille sortie de Montréal...

Je me promenais partout autour de Montréal. Parfois, j'allais faire des randonnées en vélo dans les Cantons de l'Est et je m'éloignais un peu trop. Une fois, j'ai appelé mon chum et je lui ai dit, «je suis au Pont Jacques-Cartier». Il m'a dit,«eh bien, continue»! Il ne voulait pas venir me chercher (rires). Au deuxième marathon, je me suis améliorée vite. Je suis passée à 3h 07 min à Ottawa en 1978.

Étais-tu une personne solitaire? Ou si tu étais déjà celle qu'on connaît maintenant, très sociable?

Au cégep, j'étais quand même une fille qui aimait avoir du fun. Pas pour dire que j'étais une sainte mais je n'ai jamais été dans les excès. Je faisais rire. J'étais un peu naïve. On aimait ça quand je faisais partie de la gang. On m'avait surnommé Jackie Appollo dans le temps. Je ne sais pas pourquoi! J'entrais dans le groupe et j'avais du fun.

Qu'est-ce qui s'est passé pour que tu te dises un jour que tu allais faire de la course à pied ton travail ou quelque chose de sérieux? Tu as gagné le marathon d'Ottawa en 1979 mais avant de gagner le marathon de Boston en 1980, tu travaillais encore?

J'étais inhalothérapeute. Mais par contre, je me faisais un petit peu regarder de travers. Il arrivait certaines journées quand il faisait beau que je ne rentrais pas. Je pense que les employés me regardaient avec un petit sourire. On me faisait comprendre que quand je ne rentrais pas il fallait quelqu'un pour me remplacer et que ce n'était pas toujours possible. Je me déclarais souvent malade pour aller faire mon ski ou mon vélo. Et là, j'ai gagné Boston.

Mais attends là! Tu as gagné Boston en 1980 (2h34m28s) et tu ne faisais pas que de la course?

Non, je travaillais. 

Oui mais, tu pratiquais encore d'autres sports en même temps?

Oui. Je faisais du ski de fond. J'ai fait le marathon canadien de ski avant.

Mais quand tu as gagné Boston, quelles connaissances avais-tu de toi-même, de tes capacités?

Je ne savais pas grand chose. Il y avait eu une joke. J'étais avec Alan Wright (de Lachine), qui écrivait des articles sur la course. Nous étions au petit café une heure avant la course et il m'avait dit «tu sais Jacqueline, on met une couronne de lauriers sur la tête de la gagnante ici». Je faisais comme tout le monde. Mais j'avais un beau fond. C'était ça le beau secret . Ma base. J'avais une base. Je me suis entraîné avec Arthur Lydiard après Boston. C'est aussi ce qu'il me disait. Fais-toi une belle base et après cela tu vas être correcte. Lydiard disait qu'avant d'aller courir, tu peux faire des randonnées avec un sac à dos. Prépares-toi, prépares ton corps! J'ai peut-être fait ce qu'il fallait faire, sans le savoir. 

Qu'est-ce que tu vois dans le contexte actuel qui pourrait expliquer comment il se fait qu'on ait pas réussi à voir d'aussi bonnes coureuses de fond aujourd'hui que dans les années '80?

C'est peut-être un peu ça. Il manque peut-être de fondation. On essaie de mettre la charrue devant les boeufs. On parle de vitesse, de puissance aérobie maximale, mais l'endurance aussi peut produire des résultats. La vie va de plus en plus vite et on veut toujours aller trop vite. La vitesse, ça tue...

Ton record au marathon tient toujours depuis presque 35 ans. En 1983, quand tu finis la course en bas de 2h 30m, tu devais te dire, c'est bon mais je peux faire encore mieux.

Oui. Quand je suis allé voir Lydiard, j'étais peut-être surentraînée. J'avais peut-être commencé à trop en faire. À un moment donné, tu ne peux pas tout faire en même temps. Moi, j'ai eu beaucoup de problèmes avec les cycles. Je n'ai pas toujours respecté les périodisations. J'étais tellement passionnée. Je suis une femme, comment dire, de liberté totale. À un moment donné, la liberté totale, ce n'était peut-être pas bon. C'est certain que je me suis accroché les pattes. Toujours par ce manque d'équilibre. J'ai appris beaucoup de mes erreurs.

Jacqueline, tu as 64 ans aujourd'hui. De quoi es-tu la plus fière? Est-ce d'avoir eu une belle grande carrière, une performance ou autre chose?

En ce moment, ce dont je suis la plus fière, c'est d'avoir écouté mon coeur et d'avoir vécu passionnément. D'avoir cette écoute du corps et du coeur. Je continue à être fière en vieillissant parce que j'apprends encore des choses que je ne savais pas. C'est ce que je trouve merveilleux. Plus qu'à 40-43 ans. Parce que comme tout le monde, j'ai eu des petites crises. Mes petites crises m'ont appris quelque chose. Je n'étais pas 100% heureuse comme je le suis maintenant. Je suis fière d'avoir passé ces étapes. Quand j'ai eu mon enfant à 40 ans, ça m'a bousculé. Mais mon enfant, c'est ma médaille d'or. Yannick était si petit, 4 livres et 12 onces quand il est né. Il a maintenant 25 ans, il mesure 6 pieds un et il est très beau!

Ça tombe plus ou moins dans la même période où tu as cessé de faire de la compétition. À ton dernier marathon compétitif ou sérieux si on peut le dire ainsi, en 1988, tu avais 36 ans et tu as couru 2h 43m à Duluth.

Oui, là j'ai péché par manque d'écoute. C'était ma dernière année. J'étais quand même pas mal en forme mais j'avais eu deux opérations. Et encore une fois, j'ai recommencé un peu trop vite et ça n'a rien arrangé. C'est pas en te faisant charcuter par un médecin que ça arrange toujours les affaires. À ce moment-là, tu prends la décision parce que tu penses que c'est ça qui va être bon mais ce n'est pas toujours le cas. Sans ces opérations, je n'aurais probablement pas eu d'usure du côté droit du genou parce que je n'aurais pas été débalancée de mon côté gauche. Ce sont des petites choses que j'ai analysé par après. On veut régler tous les problèmes le plus vite possible mais ce n'est pas toujours la bonne façon. En étant massothérapeute aujourd'hui, je sais que mon problème était ailleurs. Tu sais quand j'ai fait les Jeux olympiques de Los Angeles en 1984, je me suis entraînée au Colorado seule sans coach. Oui, ça bien été jusqu'à ce qu'un muscle coince à l'entraînement. Ça m'a empêché d'avancer et j'ai dû arrêter au 30ème kilomètre. J'avais un mollet qui m'a arrêté et je ne comprenais pas pourquoi. Je l'ai appris ensuite mais sur le tard.

Je t'ai demandé c'était quoi ta plus plus grande fierté, mais c'était quoi ta plus grosse déception?

Déception. Oui, on pourrait dire mes Jeux olympiques. Personne ne veut arriver pas prêt dans un bel événement comme ça. J'étais parmi les cinq favorites (NDLR - 5ème aux championnats du monde 1983) et c'est sûr que personne ne veut arrêter comme ça dans un marathon olympique. C'est ma plus grande déception. D'ailleurs, j'ai voulu me reprendre en 1988 et là ça été rhume par dessus rhume. Encore là, j'étais toujours trop pressée et je ne me donnais pas de chance. 

C'est curieux, tu as bien fait les choses au début sans être trop consciente et quand tu as essayé de changer ça pour faire mieux, c'est là que c'est devenu plus difficile?

Mais oui, tout le monde me donnait des conseils. Je suis allée faire des tests à Québec, j'avais un gros VO², mais il fallait augmenter ma PAM (puissance aérobie maximale), faut que tu augmentes ta vitesse, etc.

On n'est pas ici pour discuter des méthodes d'entraînement. N'empêche que tu n'étais pas différente de la majorité des athlètes. Tu cherchais toujours des solutions pour t'améliorer. On a tous fait des choix discutables dans nos vies. Je me questionne souvent sur la décision des athlètes ou de leurs entraîneurs de changer des choses même quand ils ont connu du succès. Comment expliques-tu ça?

On est pressé, On pense que ce sera mieux d'une autre manière parce qu'on veut s'améliorer. On essaie. Ce sont des essais et des erreurs j'imagine. On croit beaucoup à toutes sortes de choses. On croit même aux bienfaits de la betterave!!

Jacqueline, aujourd'hui tu es massothérapeute et tu prononces des conférences pour les jeunes?

Pas juste les jeunes. Je parle à tout le monde. Je ne le fais pas assez. Je sens que c'est ça qu'il faut faire, et pas seulement pour le côté sportif mais aussi pour expliquer aux gens comment ressentir nos besoins réels et garder l'équilibre. J'aimerais en faire plus. J'ai peut-être besoin d'une agence. J'en ai contacté deux. Avec la première, j'ai eu l'impression qu'on me trouvait trop vieille. La deuxième ne m'a jamais répondu.

Oui, c'est pas nouveau. Parfois les gens pensent qu'on est plus là ou qu'on est pas disponible.

Je suis encore prête à parler aux gens. Mon coeur est encore là. J'aimerais bien pouvoir aider les gens.

En terminant, je vais faire comme Guy A. Lepage et te poser la question qui tue! Penses-tu qu'un jour tu verras de ton vivant quelqu'un battre ton record au marathon?

Mmm. Oui. J'imagine que oui. Ce n'est pas effrayant ce que j'ai fait. Sauf que j'aurais fait en bas de 2h 25min normalement si je n'avais pas été niaiseuse! Lydiard me disait qu'il croyait même me voir en 2h23m. Je pense que j'ai arrêté mon évolution en me blessant. Et en m'usant parce que je compensais. C'est une histoire d'équilibre et je ne l'ai pas toujours eu moi non plus.

Une jeune femme aujourd'hui qui a 25, 26 ans, et qui court le marathon en 2h50m, même si tu ne connais pas son entraînement et même si tu as reçu beaucoup de conseils toi-même, qu'est-ce que tu peux lui dire?

Ça serait d'être motivée pour commencer. Mais surtout d'être intelligente dans sa façon de s'entraîner. C'est de viser plus haut et peut-être de faire les bons entraînements tout simplement. Le talent, c'est important, mais je n'étais pas toute seule. On voit bien dans les autres pays. Ce n'est pas normal ce qui se passe ici.

Il y avait bien quelque chose dans ton ADN qui t'a aidé?

Oui, mais il y en avait d'autres que moi qui pouvaient réussir. Avec le recul, je crois beaucoup à la façon de voir les choses de Lydiard. On va moins vite. On est toujours préparé. Il y a des phases à respecter. Moi, je crois à ça. Les gens insistent toujours trop pour aller vite. Trop vite, trop vite, trop vite. À un moment donné, ça ne marche plus. Le corps doit être en équilibre. Tout ce que je peux ajouter, c'est qu'il faut croire et se faire confiance.

Jacqueline, merci beaucoup. On ne t'oublie pas et on te souhaite une très bonne année 2018.

 

 

Partager

Partager